Reprise de l'aventure à cheval : Los Sauces, Finca Torino, El Espinal

Publiée le 03/12/2023
De nouveau en selle, nous quittons enfin Pampa Grande, en direction du sud de la province de Salta.

Les retrouvailles ont lieu dans un mélange de joie et d'appréhension. Nous nous réjouissons de voir que les blessures ont plutôt bien cicatrisé, grâce aux soins méticuleux prodigués par Solano. Nous ne pouvons réprimer un sentiment de culpabilité à la vue de nos chevaux recouverts de boue et remplis de tiques. Avec leur air un peu abattu, ils semblent heureux et soulagés à l'idée de se faire de nouveau bichonner quotidiennement. A nos retrouvailles, les soins durent une bonne demi-journée, entre les dizaines de tiques qu'il faut retirer une par une, le nettoyage et le lustrage du poil qui a poussé à l'approche de l'hiver, et l'inspection des sabots et des fers à remplacer. Limon en a même perdu un, c'est donc un impératif de referrer. Nous n'imaginons pas à ce moment-là que c'est aussi une gageure...! Nous avons appris quelques bases de maréchalerie avant notre départ afin d'être capables de retirer et remettre un fer en placer en cas de pépin. Mais couper, parer, limer, aplanir le sabot et donner leur forme aux fers, cela relève d'un vrai savoir-faire, que nous préférons confier à un habitué. Et trouver un maréchal à Pampa Grande n'est pas une mince affaire. Solano se propose de referrer Limon, Loco et Pandora, ce que nous acceptons volontiers, bien qu'un peu perplexes au vu de la ferrure des chevaux de la finca. Finalement, inquiets et déconfits devant la méthode employée, qui nous parait effectivement un peu expéditive, nous avouons, très génés, que nous préférons faire appel à un maréchal de métier... Même dans la plus grande courtoisie, ce genre de situation s'avère être terriblement embarassante, car les personnes rencontrées nous aident de bon coeur, et c'est un brin délicat de devoir refuser ces gestes solidaires. Mais après trois semaines d'arrêt, nous nous sentons d'autant plus investis de la responsabilité de maintenir nos chevaux en bonne santé, alors nous nous faisons un peu plus rigoureux, faisons moins aveuglément confiance, et mettons ceinture et bretelles sur les soins et le matériel. En croisant les conseils et en faisant preuve de bons sens - à supposer que l'on en ait !- nous avons acheté de nouveaux tapis, mousses et sangles pour améliorer la sellerie. Nous comptons beaucoup sur tous ces petits détails (et sur notre discipline !) pour préserver nos chevaux. 

En ce jour de nouveau départ, nous prenons donc plus de temps pour seller et bâter correctement. Conscients qu'il nous manque une bricole et une croupière, introuvables à Salta, nous apprécions tout de même notre nouvelle technique de batage avec l'utilisation de sangles de voiture, qui nous permet indubitablement de gagner du temps et de mieux fixer le chargement.  Pourtant, moins de vingt minutes après le départ, Loco sent sa selle vriller. Nous sommes à pieds, car nous voulions tranquillement les remettre en route sur le premier kilomètre. Mais, malgré plusieurs ressanglages sur le bas-côté, impossible de monter sur Loco sans que sa selle ne tourne !! Alex s'agace, puis, au bout de cinq ou six essais, passe de l'exaspération suprême à la rage... Au summum de la frustation, et incapables de contrôler nos émotions, on se hurle littéralement dessus. Nous avions peut-être mis trop d'espoir dans cette reprise ! Les chevaux, qui supportent avec beaucoup de patience et de gentillesse nos débordements, restent sages magré tout. On ne rencontre pas le même problème avec la selle de Pandora, nous ne nous l'expliquons pas, sauf à penser que c'est peut-être à cause de la mousse... Nous finissons par nous taire et terminer cette étape en silence et à pieds ; c'est ce que l'on appelle une reprise sur les chapeaux de roues ! Nous débarquons à Los Sauces dépités d'avoir mis presque 5 heures pour faire 20 km ! De surcroit, le romerillo semble être partout dans les alentours ! Nous jetons des regards intéressés sur les enclos des quelques petites maisons qui bordent le chemin, mais c'est finalement vers la petite égalise que nous nous dirigeons, sur recommandation de l'une des habitantes du coin. Nous y sommes accueillis par la famille d'un certain Benanzio Lopez. Ce dernier n'est pas encore revenu du campo, mais nous préférons l'attendre sagement avant de lâcher les chevaux sur le terrain de la petite chapelle. En effet, nous avons repéré une plante qui ressemble fort au romerillo... A son retour, Benanzio nous le confirme et nous conseille de laisser les chevaux attachés aux arbres plantés en bordure de parcelle pour la nuit. Pas de luzerne, nous sommes à plus de 60 km de tout centre urbain, et les animaux locaux, qui apprennent à reconnaître la plante broutent librement dans le monte. L'autonomie est vraiment une qualité qui s'acquiert, et c'est aussi valable pour nos chevaux que pour nous ! L'affable Benanzio, dans sa mansuétude, nous offre quelques kilos de maïs. Ces gestes nous touchent au plus profond, car se faire livrer à une telle distance est coûteux ! Ne voulant ni abuser de la bonté de nos hôtes, ni risquer de provoquer une colique chez les chevaux, nous restons parcimonieux sur le maïs. Contraints d'être attachés toute la nuit aux arbres aux pieds desquels l'herbe est un peu rase, les chevaux devront donc attendre un peu pour le festin. Nous repassons au peigne fin le périmètre pour éliminer tout le romerillo à portée de bouche, mais la nuit sera longue... Nous mettons une alarme toutes les 90 minutes et nous levons à tour de rôle dans le froid et à la frontale, pour vérifier les attaches et les changer d'arbre. Il faut savoir sacrifier un peu de sommeil pour les êtres que l'on aime.

C'est la fête chez Benanzio, on souffle la preière bougie de sa petite fille, un évènement toujours allegrement célébré en Amérique Latine ! La musique qui sonne jusque tard nous rassure, nous et nos chevaux, la nuit est donc plus sereine que celle que nous avions imaginée. Au petit matin, une fois les prépératifs terminés, Benanzio nous fait ses adieux en nous remplissant les poches d'empanadas. La sympathie et la générosité de ce monsieur humble et cultivé nous marquent. 

  

 

Paysages de Los Sauces
En route vers Torino, Pandora a trouvé sa place, en tête elle donne le rythme.

Pour une raison que nous ignorons, la selle ne tourne plus lorsque nous prenons la route vers la finca Torino : les mystères du matériel. Les sacoches remplies de délicieuses empanadas, nous avonçons donc à un rythme normal et profitons des paysages. Nous savons aussi que nous ferons halte à la finca Torino dans la soirée et s'ôter cette préoccupation pendant le trajet nous soulage d'un petit poids. Sur cet itinéraire facile à suivre et peu fréquenté, nous nous laissons bercer par le bourdonnement du fleuve en contre-bas. Nous n'imaginons pas que le samedi, c'est le défilé des quads et des motos. Qui ne manquent pas de nous faire une grosse frayeur, en frolant nos chevaux à toute vitesse. Nos montures sont d'un calme olympien, mais les chevaux en liberté qui bordent la route sont un poil plus nerveux et il n'en faut pas plus pour contagier Limon qui part en trombe en égarant une partie de son chargement. Heureusement, dans ces bons jours, nous maitrisons mieux nos émotions. Les chevaux se ressaisissent et l'ordre est rapidement rétabli. Impossible tout de même de se relâcher complètement, il faut rester aux aguets de bruits de moteurs et concentrés pour éviter l'accident. 

Finalement, moins de trafic qu'attendu, nous serpentons dans le calme le long du tracé du fleuve, accompagnés du chant des oiseaux. A Torino, nous sommes accueillis par la propriétaire de la finca. Elle est octagénaire et n'hésitait pas, quelques années auparavant, à faire une journée de cheval et une journée de bus pour se rendre à la ville. Désormais, elle est aidée par son compagnon, pour qui la retraite n'existe pas. Dans les fincas, on ne s'arrête jamais de semer, récolter, couper du bois, réparer les clôtures... C'est d'ailleurs avec une énergie étonnante qu'il s'en va nous couper deux brouettes de luzerne fraiche pour nourrir nos trois compères. Décidément, nous sommes toujours impressionnés par la vaillance et la générosité des campesinos. C'est donc serein que nous nous endormons. Après avoir pris le soin d'enfermer dans les toilettes le petit chaton de la finca, incapable de réprimer son envie de déchiqueter la tente.

Heureux et repus dans la finca Torino
Loco et Pandora
Arbre à poules de Torino

Limon tape du postérieur au petit matin, et nous remarquons qu'un fer a bougé. Nous le remettons en place sans difficulté avec l'aide du monsieur, Nous visons pour ce troisième jour d'étape la petite ville d'El Jardin., qui se trouve à une trentaine de kilomètres. Le trajet se déroule sans encombre et dans la détente. C'est rare et nous apprenons à apprécier l'absence d'imprévu, de quasi-accident ou de soucis matériel. Le bat et les selles restent bien en place et nous profitons pleinement des magnifiques paysages variés et escarpés qui s'offrent à nous. Nous parcourons ce dernier tronçon de la ruta provincial n°6 en compagnie d'un chien noir qui s'est greffé à la troupe. Il doit appartenir à la Finca Torino et a décidé de faire une portion de route avec nous. 

A l'embranchement avec Potrerillos, Barbara se souvient d'une recommandation du beau-frère de Benanzio. Si nous bifurquons vers le village d'Espinal, nous pouvons éviter de nous rendre jusqu'à la ville et couper ensuite à travers champs jusqu'à la province de Tucuman. Cette option nous réjouit davantage que le détour citadin, Si notre itinéraire est grossièrement tracé, c'est pour nous laisser cette liberté de dévier, raccourcir, contourner, explorer. Nous préférons les sentiers aux routes toutes tracées, et le cerro à la ville, alors les indications des locaux sont toujours des opportunités de découvrir de beaux endroits et d'agrémenter l'itinéraire avec des découvertes et des rencontres inattendues ! Nous entrons donc dans le village d'Espinal où nous nous mettons en recherche d'un certain Leo, sur suggestion d'un gaucho croisé en chemin. Il possède des chevaux, peut héberger les nôtres et même les referrer ! Liliana, la voisine, nous prête gentiment son jardin et nous faisons connaissance au coin du feu. Tout la journée, de l'eau chaude y bout. Elle sert le matin à la douche des cinq garçons, le midi à la cuisine, le soir au maté. Ce maté qui réchauffe le coeur des voyageurs ou des gens de passage. La boisson incontournable des argentins ne relève pas que de la tradition, mais est le reflet d'un mode de vie ancré dans le partage. C'est le trait d'union entre deux inconnus, sur la place publique, la marque de sincérité des hôtes qui nous ouvrent leur porte, et toujours l'occasion de démarrer une conversation. La culture du maté est la parfaite illustration de la sympathie des argentins et il n'y a pas une fois où nous ne nous en sommes pas vus proposer. A la nuit tombée, nous remarquons le chien noir installé au pied de notre tas d'affaire, à peine abrité de la pluie. Il a résolument décidé de nous adopter. 

On a retrouvé un rythme et le sourire !
Sur la route d'Espinal

Il tombe sur Espinal un épais brouillard et un humide crachin qui ne semblent pas vouloir se dissiper. Sans conséquence sur notre cheminement puisque nous avons prévu de faire referrer les chevaux. C'est Leo et un ami à lui qui s'y collent. Loco, d'habitude le plus placide, leur donne un peu de fil à retordre. Le travail de maréchal est vraiment physique et nous aurions eu beaucoup de mal à nous y coller nous-mêmes. Enfin, nous voilà soulagés de poursuivre avec des chevaux à l'aise dans leurs nouvelles chaussures. Seul bémol, Limon tape toujours du postérieur et nous mettons deux jours à trouver la cause de cette gène. Il s'avère que c'est une gale de boue ! Nous ne l'avions pas vue venir celle-là, mais nous nous rassurons d'être jusqu'à présent passés à côté du spectre de la terrible colique ! Un peu de soufre et de vaseline devraient permettre d'en venir à bout (merci Charlotte pour le conseil très utile !) 

Nous consacrons la journée suivante à la recherche de luzerne, à la cuisine avec Liliana, ainsi qu'à la préparation de l'étape suivante. Les repérages sont rarement possibles, alors pour une fois, nous ne nous en privons pas. Nous avons la chance d'avoir une petite barre de réseau pour faire une lecture de carte sur Google Maps. Nous n'utilisons que la vue satellite sur laquelle nous plaçons des points GPS, car nous n'empruntons pas toujours des chemins carrossables et n'avons quasiment jamais de réseau en chemin. Nous prévoyons de traverser la grande finca du Rio Rearte en direction de San Pedro de Colalao, mais aucune route n'y mène. Nous devrons traverser le fleuve et passer nombre de portails sans nous faire repérer pour atteindre notre destination, située dans la province de Tucuman. Leo nous a bien sûr proposé de nous guider mais nous avons choisi de nous débrouiller seuls désormais, quitte à nous perdre. Depuis que nos déboires matériels sont terminés, nous manquons cruellement d'adrénaline ! Aussi, ce sont nos derniers jours dans la province de Salta, nous avons pris davantage confiance dans nos chevaux (et inversement), et nous sentons que nous franchissons une nouvelle étape dans notre voyage.

Sous la pluie chez Leo
Siesta
Pause thé à Espinal
Torino veille sur nous nuit et jour
En repérage de l'étape suivante
0 commentaire