Les Bardenas Reales forment un vaste territoire semi-désertique, appelé steppe aride, de 42 000 hectares situé au sud-est de la Navarre, à la frontière avec l’Aragon. C’est l’un des espaces naturels les plus singuliers d’Europe et, accessoirement, le désert le plus notable d’Espagne.
J’ai trouvé un guide extrêmement complet sur ce lieu chargé d’histoire, car il fut une terre de pastoralisme, d’habitation, d’agriculture, de contrebandiers, de fugitifs et même de militaires. Je ne serai pas exhaustif, car il ne faut pas surcharger cette page d’informations. Mais de ses habitants passés, il ne demeure plus que les pasteurs qui le traversent lors des estives et logent dans de petites bergeries vieillies par le temps, ainsi que les militaires qui y ont établit une base et effectuent régulièrement des exercices dans ses étendues désolées, probablement de longues marches destinées à entraîner leur endurance dans un climat que certains qualifieraient d’extrême. Si ce désert a perdu ses habitants d’antan, s’y ajoutent aujourd’hui les touristes, comme nous, qui y affluent !
En réalité, le climat n’est pas si extrême et il ne s’agit pas d’un désert stricto sensu. Il reçoit en moyenne entre 200 et 500 mm de précipitations par an selon les secteurs. Un véritable désert chaud reçoit souvent moins de 250 mm par an. Certaines zones des Bardenas sont donc à la limite du climat désertique, tandis que d’autres relèvent davantage du climat semi-aride. De plus, en été, les températures ne dépassent que rarement les 40 °C, tandis qu’un désert comme le Sahara peut dépasser aisément les 50 °C. La conséquence principale ? Les Bardenas Reales sont une terre de pâture pour les troupeaux, une terre d'asile pour de nombreux oiseaux ainsi qu’une terre d’agriculture dans certains secteurs géographiques. Néanmoins, à part les céréales, le fourrage et quelques plants de tournesol, aucune autres cultures humaines ne s’y développent.
Ainsi, en conclusion, il est vrai que lorsqu’on pense au mot désert, on imagine souvent un paysage très stéréotypé : d’immenses étendues de sable, des dunes à perte de vue, une végétation quasi inexistante et un climat extrêmement aride, à l’image du Sahara. Mais les Bardenas Reales correspondent d'avantage à un autre type de désert. Il s’agit d’un paysage semi-aride d’érosion, composé principalement de plateaux, de ravins, de badlands, de buttes isolées et de formations argileuses sculptées par l’eau et le vent. Mais, comme dit précédemment, on y trouve des cultures, de la végétation, quelques points d’eau et une faune aviaire qui n’est pas caractéristique d’un milieu désertique. Alors, peut-on les considérer comme un désert ? Moi, oui, mais un désert Européen !
Les Bardenas Reales et leurs alentours sont parsemés de petites constructions traditionnelles appelées cabanes, enclos et ruchers, selon leur usage. La plupart sont aujourd’hui en ruines. À l’origine, les cabanes servaient d’abris temporaires aux agriculteurs et à leurs animaux, mais aussi de lieux de stockage pour les semences et les outils. Leur structure était simple : une pièce principale, parfois un enclos et une entrée unique. Elles étaient souvent construites près de mares où l’eau de pluie était stockée, parfois séparées selon l’usage humain ou animal. Avec la mécanisation de l’agriculture et la généralisation des voitures, des tracteurs et des moissonneuses au cours du XXe siècle, ses bâtiments ont été progressivement abandonnés, les agriculteurs privilégiant le stockage et le repos dans un lieu moins austère.
Aujourd'hui, les cabanes les mieux conservées sont les bergeries à enclos, car ils servaient au pâturage prolongé des troupeaux et sont encore utilisés par moment à cette fin. Ils comprenaient un abri pour la nuit et une zone extérieure clôturée appelée serenado. On trouve également des structures plus rudimentaires, appelées barreras, constituées de pierres et de branches, souvent situées dans les ravins. Les bergers y protégeaient les troupeaux la nuit, dormant parfois à la belle étoile, ou sous des rochers.
Enfin, certaines constructions sont aménagées dans des grottes naturelles ou creusées. Ces édifices appartiennent à ceux qui les ont bâtis et sont souvent identifiés par un nom ou un surnom, ils sont absents des cartes de localisation. Aujourd’hui, bien que certaines cabanes restent accessibles, beaucoup sont fermées pour prévenir le vandalisme : Force est de constater que toutes les cabanes près des axes routiers sont vandalisées de tags.
Il fut un temps où les Bardenas Reales étaient presque exclusivement une terre de bergers. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, près de 92 % du territoire n’était pas cultivé, ce qui en faisait une vaste zone de pâturage, bien que relativement pauvre. Dès le IXe siècle, la couronne accorda à la vallée de Roncal le droit d’exploiter ces pâturages, preuve que cette activité était déjà bien établie.
En hiver, les troupeaux des villages voisins rejoignaient ceux des vallées pyrénéennes de Salazar et de Roncal, favorisant depuis l’Antiquité des échanges entre les Pyrénées navarraises et La Ribera. Le pastoralisme reposait principalement sur l’élevage ovin, bien qu’il ait aussi existé quelques bovins. Un réseau de chemins pastoraux, appelés cañadas, structurait les déplacements du bétail. Il y a par ailleurs au cœur des Bardenas Reales un monument dédié au berger représentant un berger avec son chien !
Les Bardenas sont traditionnellement un pâturage hivernal : les troupeaux y entrent à partir de septembre, lorsque les conditions deviennent difficiles dans les Pyrénées, et en repartent au début de l’été. Cette transhumance est encadrée par des périodes réglementées d’accès, progressivement ajustées afin de permettre une exploitation durable des ressources. Le nombre de bêtes a fortement varié : environ 300 000 brebis au XVIe siècle, puis la moitié vers 1850. Aujourd’hui, on y compte entre 20 000 et 100 000 ovins et caprins selon la saison, ainsi que quelques centaines de bovins. Cependant, aujourd'hui, la surface agricole est passée de 8% à 52% du fait des défrichages généralisés. L’usage agricole dispute donc la suprématie à l’élevage au sein du désert.
À partir du XIIIe siècle, sous le règne de Sancho el Fuerte, et à la fin des guerres contre les royaumes de Castille et d’Aragon, certains soldats se reconvertissent en bandits. Selon le père Moret, chroniqueur du royaume de Navarre, ils « infestaient les Bardenas », un territoire alors accidenté et boisé. Face à l’insécurité, les autorités locales et la couronne créent la Cofradía de la Estaca et font construire le château du même nom. Des mesures très sévères sont alors prises contre les voleurs, allant jusqu’à des exécutions rapides sans jugement formel.
Le bandit le plus célèbre est sans doute Sanchicorrota, actif au XVe siècle, en pleine guerre entre Agramontais et Beaumontais. Il se proclame même « roi des Bardenas » et dirige une bande d’environ trente hommes armés. L’insécurité qu’il engendre pousse le roi Jean II à envoyer une troupe de 200 hommes pour l’arrêter. Traqué et encerclé, Sanchicorrota se suicide, et son corps est ensuite exposé à Tudela avant d’être laissé aux rapaces. Son nom est encore présent dans la toponymie locale.
Au XVIIe siècle, les Bardenas redeviennent un refuge pour des bandits. En 1652, des attaques visent notamment des muletiers transportant des marchandises précieuses comme l’huile, les amandes, la soie et le safran. Les habitants d’Arguedas et de Valtierra parviennent à arrêter une partie des assaillants. D’autres agressions de messagers sont ensuite signalées.
Au XVIIIe siècle, dans le contexte du siècle des Lumières, plusieurs projets de repeuplement voient le jour. Après les initiatives menées en Sierra Morena en 1766, le chevalier valencien Lorenzo Díaz de Lamadrid propose en 1772 au roi Charles III la création de plusieurs villages dans les Bardenas Reales.
Son projet prévoit la construction de six villages destinés à accueillir environ 100 familles. Chaque colon devait recevoir une maison, des terres cultivables (environ 50 fanègues), des espaces pour la vigne et les arbres, ainsi que du bétail et du matériel agricole de base. Faute de bois sur place, les habitants auraient pu s’approvisionner dans les montagnes voisines, moyennant certaines taxes.
L’objectif affiché était de peupler ces zones en installant des familles pauvres considérées comme marginalisées, afin de “rendre utiles” des populations jugées inutilisées par la société. En échange, Lamadrid demandait que la couronne finance les infrastructures publiques (églises, bâtiments municipaux), ainsi que divers avantages personnels, dont des titres et fonctions administratives.
Le projet, jugé trop ambitieux et complexe, ne sera finalement jamais réalisé. Ils voulaient envoyer des marginaux, des malades et des condamnés, mais aucune preuve de leur allégeance ni même de la possession des compétences nécessaires à leur survie dans un tel climat n’était assurée. Certains voyaient dans ce projet une sorte de bagne, visant à la fois à exploiter et à se débarrasser des individus marginalisés de la société. Ce n’est pas tant la morale qui les a empêchés de mettre à exécution un tel plan, mais plutôt les coûts engendrés ainsi que l’absence de certitude quant au succès d’une telle entreprise.
Les Bardenas Reales trouvent leur origine dans un ancien environnement en partie lacustre. Il y a plusieurs millions d’années, à l’époque du Miocène, la région faisait partie d’un vaste bassin submergé d'eau où se sont accumulés des sédiments déposés par des rivières et des étendues d’eau peu profondes, alternant entre phases lacustres, marécageuses et plus sèches. Ces dépôts d’argiles, de marnes, de sables et de grès se sont progressivement compactés. Par la suite, le soulèvement des chaînes pyrénéennes et ibériques a entraîné le drainage de ce bassin, laissant ces matériaux à nu. Plus tard, l’érosion, causée par les pluies ainsi que les grandes rivières comme l'èbre et l'aragon ont continués de sculptés ces terrains tendres pour donner naissance aux paysages actuels de badlands, de plateaux, de terrasse alluviale élevée comme El Plano ainsi que de reliefs isolés.
Toujours à l’aune du premier jour, après avoir visité le Palais d’Olite, mon père et moi avons pris la direction du désert des Bardenas Reales. Ils avaient annoncé de la pluie, mais, à la suite d’un coup du sort inopiné, celle-ci a laissé place au soleil. Tout portait à croire que nous devions nous y rendre. Là-bas, au début, mes doutes se confirmaient : la route touristique, bondée de monde, ne permettait d’entrevoir qu’un simple aperçu du désert. Mais rapidement, au détour de petits chemins effacés par le temps, nous avons pu accéder à une multitude de paysages que le désert semblait garder jalousement pour lui seul.
Nous sommes passés de champs céréaliers à des plaines couvertes de hautes herbes naturelles, avons parcouru de petits canyons creusés par d’anciens cours d’eau, jusqu’à des hauteurs offrant un superbe panorama sur la plaine désertique. Une base de l’armée de l’air espagnole d’aujourd’hui contrastait avec les anciennes bâtisses des bergers d’autrefois. La rencontre d’un passé désuet et fantasmé avec un futur réel et brutal : les bergers parcourant ces étendues d’un pas assuré et serein pour faire paître leurs troupeaux, trouvant refuge en descendant des Pyrénées glaciales, tandis que les militaires viennent aujourd’hui y mettre à l’épreuve leur chair et leurs corps dans cet enfer sablonneux. Un contraste frappant. Mon père et moi avons même pénétré dans une grotte naturelle où tant d’autres avaient gravé leurs noms dans l’argile malléable, ce que nous avons également fait à l’aide d’une pierre, avant de laisser la place à ceux qui viendront après nous, car ils sont nombreux, ceux qui nous ont précédés comme ceux qui nous succéderont.
Les Bardenas Reales sont l’un de ces endroits où, même en s’abandonnant entièrement à l’exploration, on garde l’étrange impression de n’avoir rien vu, tant il reste à découvrir. Derrière les premières montagnes gravies se cachaient d’autres reliefs encore plus vastes, mais sans aucun sentier pour y accéder, comme si l’homme n’avait jamais eu vocation à s’y aventurer, laissant la nature intacte, inexplorée.
Dans la solitude des Bardenas, nous n’entendions que le vent parcourir les blés, seul maître en ces lieux, accompagnant notre errance, car plus rien n’habitait cet endroit austère depuis longtemps. Et bien qu’il soit possible de croiser à l’occasion d’anciennes bâtisses de bergers, elles ne sont en réalité que les témoignages d’un temps révolu où ces constructions, ces chemins et ces dédales tracés dans la steppe avaient encore un sens. Aujourd’hui, ils ne servent qu’à la contemplation et à la nostalgie d’un passé magnifique. Le temps des bergers, des bandits, des soldats et des paysans qui survivaient au jour le jour en pareil endroit est terminé depuis longtemps, tous ont dépeuplé ces terres. L’eau, dominée par l’argile, ne permet qu’une vie de courte durée ; le sol irrégulier, craquelé, parsemé de trous et de fossés en est la preuve. Rien ne pousse en pareil endroit, les rares graminées qui subsistent difficilement ne sont qu’une maigre engeance pour espérer une vie prospère, et le soleil à l’influence écrasante ne fait qu’entériner la seule vérité : le désert peut être visité, il peut être parcouru, mais il ne peut être domestiqué ; personne ne peut y vivre en autarcie sans aide ni ressources extérieures, tout au plus peut-il y demeurer un temps. Le désert, séparé du monde moderne par l’eau et les vents en de grandes étendues arides, semble plus indomptable que jamais malgré les traces indélébiles laissées par les caprices de la nature et ceux des hommes.
Journal d'un montagnard #2