Comment est-il possible qu'une importante montagne de sel existe au cœur de la Catalogne ? Pour le comprendre, il faut remonter environ 40 millions d'années en arrière. À cette époque, une vaste mer occupait le centre de l'actuelle Catalogne. Elle communiquait avec l'océan Atlantique par le nord, via l'actuel golfe de Gascogne, et s'étendait jusqu'à l'intérieur de la péninsule Ibérique. Avec le soulèvement progressif des Pyrénées, de la Cordillère côtière catalane et d'autres reliefs environnants, cette mer se retrouva peu à peu isolée, formant un vaste bassin fermé.
Sous l'effet d'un climat chaud et sec, l'eau s'évapora progressivement. À mesure que le niveau de la mer baissait, les sels dissous précipitèrent selon leur solubilité. Se déposèrent d'abord les carbonates et les sulfates de calcium formant le calcaire et le gypse classique, la roche de la montagne, puis l'halite aussi appelé le sel gemme ou chlorure de sodium à l'état naturel, suivie de la sylvite, chlorure de potassium à l'état naturel et enfin de la carnallite, chlorure double de potassium et de magnésium à l'état naturel.
Au fil du temps, ces dépôts formèrent d'épaisses couches horizontales qui furent ensuite recouvertes par des sédiments. Des millions d'années plus tard, la formation des Pyrénées exerça d'importantes pressions sur ces couches de sel. Or, le sel possède un comportement plastique : au lieu de se fracturer, il se déforme lentement sous la pression. Les couches se plissèrent, remontèrent vers la surface et donnèrent naissance à un diapir, c'est-à-dire une montagne de sel, dont celle de Cardona constitue l'un des plus remarquables exemples d'Europe.
Les caractéristiques géologiques du gisement ont permis à l’homme de bénéficier de cette ressource dès le Néolithique, vers 2 500 av. J.-C, et jusqu’à nos jours. Les Ibères, puis les Romains, ont su en tirer parti. Par ailleurs, pour anecdote : Le mot « salaire » vient du latin salarium, dérivé de sal qui signifie sel. À l’origine, ce terme désignait une indemnité liée aux besoins essentiels, notamment le sel. Chaque travailleur percevait une somme d’argent lui permettant d’acheter du sel, indispensable aux besoins quotidiens de l’époque.
Au Moyen Âge, les seigneurs du château de Cardona s’enrichirent en devenant de véritables « seigneurs du sel ». Les salines de Cardona, en raison de la quantité et de la qualité de leur sel, étaient parmi les plus renommées de Catalogne. Par ailleurs, le château de Cardona, visible depuis la mine et dominant le village et les alentours, est une forteresse médiévale construite à partir du IXᵉ siècle. Elle permettait de contrôler et de protéger l’exploitation du sel situé en contrebas, notamment en cas de conflit ou de tentative de prise de contrôle par un seigneur rival souhaitant s’approprier cette ressource naturelle. Le château est massif, fortement défensif et bien conservé, ce qui témoigne de la richesse et du pouvoir des ducs de Cardona.
Dans la mine de sel de Cardona, les stalactites et les stalagmites ne sont pas constituées de calcaire comme dans la plupart des grottes, mais principalement de sel gemme. Leur formation repose sur un principe similaire, mais avec un matériau différent. Lorsque de l'eau de pluie s'infiltre à travers les fissures de la montagne de sel, elle dissout progressivement une petite quantité de sel enfermé dans la roche au cours de son trajet. Cette eau devient alors une solution saline très concentrée. En atteignant le plafond des galeries, elle forme des gouttes qui restent suspendues quelques instants. Au contact de l'air plus sec de la mine, une partie de l'eau s'évapore. Le sel, qui ne peut plus rester dissous en aussi grande quantité, recristallise lentement. Les cristaux s'accumulent au plafond, donnant naissance à une stalactite de sel qui s'allonge goutte après goutte.
Lorsqu'une goutte tombe au sol, le même phénomène se produit. L'eau s'évapore progressivement et dépose une fine couche de cristaux de sel. Avec le temps, ces dépôts s'empilent pour former une stalagmite de sel, qui grandit vers le haut. Si la stalactite et la stalagmite continuent de croître pendant des milliers d'années, elles peuvent finir par se rejoindre et former une colonne de sel. Contrairement aux concrétions calcaires, qui mettent souvent des dizaines de milliers d'années à se développer, les concrétions salines peuvent croître beaucoup plus rapidement. Le sel étant bien plus soluble que le calcaire, il se dissout et recristallise facilement. En contrepartie, ces formations sont aussi beaucoup plus fragiles : une modification de l'humidité, de la circulation de l'air ou un simple contact humain peut les altérer ou les faire disparaître. C'est pourquoi les galeries de Cardona sont soigneusement protégées afin de préserver ces étonnantes sculptures naturelles.
Il est possible de croiser dans la mine la statue de Sainte Barbe, patronne des mineurs, artilleurs, artificiers et de tous ceux qui manipulent les explosifs. Sa fête est le 4 décembre, date chérie et célébrée par les anciens mineurs de Cardona. Il est aussi possible de trouver une "échelle de sel" dans la mine, il s'agit d'une échelle de bois qui se cassa et tomba en désuétude. Les mineurs l'abandonnèrent à l'intérieur de la mine et avec le temps elle s'est trouvée complètement recouverte de sel. Et le plus curieux. Elle est toujours conservée en bon état par l'action du sel.
La technique d'abattage consistait à détacher de grands blocs de sel de la montagne afin de les remonter à la surface pour être transformés et commercialisés. À l'origine, lorsque l'exploitation se faisait à ciel ouvert, les mineurs utilisaient des outils manuels relativement simples : des pics, des marteaux et des coins métalliques. Ils entaillaient progressivement la roche saline jusqu'à provoquer la rupture de gros blocs, qui étaient ensuite débités en morceaux plus faciles à transporter.
À partir du XVIIᵉ siècle, l'introduction de la poudre noire permit d'accélérer considérablement le travail. Les mineurs perçaient des trous dans le sel et la roche à l'aide de longues barres à mine, également appelées fleurets. L'un des mineurs maintenait la barre contre la paroi tandis qu'un ou deux autres la frappaient à l'aide d'une masse. Après chaque coup, la barre était légèrement tournée afin d'approfondir progressivement le trou. Une fois le forage terminé, ils y introduisaient une faible quantité de poudre noire, plaçaient une mèche d'allumage, puis procédaient au tir. Les explosions devaient être soigneusement dosées : le sel étant une roche relativement tendre et plastique, une charge trop importante risquait de le pulvériser ou d'endommager les galeries. Les blocs abattus étaient ensuite chargés à la pelle dans des wagonnets circulant sur des rails, puis remontés à la surface grâce à des monte-charges. Avec le temps, les techniques évoluèrent encore avec l'apparition des perceuses électriques, des explosifs comme la dynamite, et de moyens de transport entièrement mécanisés.
Les mineurs devaient également surveiller en permanence la stabilité des galeries. Contrairement aux mines de charbon, le sel possède un comportement plastique comme dit précédemment : Sous la pression des terrains, il ne se fracture pas facilement mais se déforme lentement. Cette particularité limitait certains risques d'effondrement brutal, une bonne chose, mais elle obligeait à entretenir régulièrement les galeries, qui avaient tendance à se resserrer et s'obstruer avec le temps. Le travail restait particulièrement éprouvant. Les galeries étaient chaudes, poussiéreuses et humides, et l'effort physique était considérable. Avant la mécanisation, tout reposait presque exclusivement sur la force des hommes, qui extrayaient quotidiennement plusieurs tonnes de sel dans des conditions souvent difficiles.
Vers 1900, furent étudiées les propriétés du sel de potasse, un sel riche en potassium, notamment à travers les roches de sylvite et de carnallite qui en sont composées. Ces découvertes sont liées à deux évolutions majeures : l’essor de la demande en engrais agricoles, le potassium devenant essentiel à la fertilité des sols et l’est encore aujourd’hui, ainsi que les progrès des analyses chimiques des évaporites, c’est-à-dire les dépôts laissés par d’anciennes mers intérieures.
On comprend alors que le massif de Cardona n’est pas seulement une « montagne de sel », mais une structure évaporitique complexe, issue de l’assèchement d’une mer ancienne, contenant plusieurs couches de sels différents déposés selon leur solubilité. À la suite de ces découvertes scientifiques, l’exploitation industrielle du sel potassique à Cardona s’est développée. Au total en comptant tout type de sels, environ 38 millions de tonnes de minerai ont été extraites jusqu’à plus de 1 300 mètres de profondeur.
C’est assez marquant : la première chose que l’on voit en approchant du village de Cardona par la route nationale est son imposant château, visible au-delà des petites collines environnantes, symbole de la puissance de cette cité construite autour de sa mine de sel. C’était la première mine de sel que j’ai eu l’occasion de visiter dans ma vie et, bien que les explications en espagnol ne soient pas mon fort, force est de constater que le lieu se suffit à lui-même pour être apprécié. Les galeries sont naturellement belles, mystérieuses et invitent à la contemplation. Néanmoins, la visite peut sembler longue si, comme moi, on ne parle pas un traître mot d’espagnol. Un audioguide est disponible, mais paradoxalement, il est interdit de sortir son téléphone pour l’écouter, en raison de l’humidité et des écoulements d’eau saline qui pourraient l’endommager. Du coup, je me sentais un peu bête d’être le seul visiteur sans écouteurs…
En vérité, cela fait quelque chose de fouler des galeries qui, par le passé, ont été creusées par des mineurs extrayant inlassablement du sel des entrailles de la terre. Le réseau de rails, les wagonnets, les outils et le sel omniprésent impressionnent. Le sel se dépose partout : sur les poutres de bois, sur le mobilier minier et sur les outils. Je me demande s’il fragilise le bois ou non… En bref : une superbe sortie ! Et les stalagmites, les stalactites ainsi que les colonnes de sel lorsqu’elles se rejoignent… du grand art ! Tout blanc comme se devrait de l'être un joli cristal. Apparemment, ce sont des milliers de galeries, à l’image d’une fourmilière, qui auraient été creusées sous nos pieds ; seule une infime partie est accessible à la visite.
Il est par ailleurs interdit de prendre des photos dans la mine, ce que l’on ne vous dit qu’après avoir payé l’entrée, une bonne surprise ! Mais à plus de 20 € l’entrée pour deux, ne vous inquiétez pas : je vais faire un documentaire sur la mine pour rentabiliser tout ça. Apparemment, les photographies peuvent abîmer le lieu. Personnellement, j’ai des doutes : je sais bien que les formations cristallines, et plus particulièrement salines, sont fragiles, mais si elles ont résisté aux effondrements, au passage du temps, aux mineurs et aux hordes de visiteurs, ce n’est pas une photographie sans flash qui aura raison d'elles.
Journal d'un montagnard #19