La Cartoixa d’Escaladei fondée en 1194 par le roi Alphonse II d’Aragon est le premier monastère chartreux de la péninsule Ibérique. Les chartreux sont les religieux suivant les préceptes de Saint Bruno. Établie au pied de la spectaculaire serra de Montsant, dans la région du Priorat, c'est à dire la Catalogne, elle doit son nom à une légende selon laquelle un berger aurait vu des anges descendre du ciel sur une échelle, la Scala Dei, partant des sommets rocheux et descendant jusqu’au pied du massif, là où fut d’ailleurs érigé le monastère. Les moines chartreux, venus de Provence, y développèrent une vie contemplative rigoureuse tout en transformant profondément le territoire : ils introduisirent la viticulture sur les coteaux escarpés de schiste, jetant les bases de la renommée viticole du Priorat. Prospère pendant sept siècles, le monastère fut supprimé en 1835 lors du désamortissement. Aujourd’hui, ses ruines imposantes, avec ses cloîtres, églises et bâtiments conventuels partiellement conservés, constituent un site historique et touristique superbe, au creux d'un massif qui l'est tout autant et qui ne fait que rajouter une spiritualité unique à l'endroit. Comme si le monastère n'était que l'entrée de la montagne, comme s'il n'était qu'une porte vers des sommets bien plus haut.
- La gestion administrative du monastère :
On trouve au sein du monastère des offices depuis lesquels était administré le vaste domaine d’Escaladei, l’un des monastères les plus riches de Catalogne grâce aux cultures viticoles. La chartreuse exerçait son autorité sur de nombreux villages environnants, et le nom même de la région, le Priorat reflète cette dépendance, car « Priorat » peut être traduit par « prieuré », signifiant « un couvent dirigé par un prieur ». Ainsi, il est facile de comprendre qu’historiquement, l’autorité religieuse y exerçait un pouvoir encore plus important qu’à l’accoutumée dans cette région.
Le prieur était chargé de superviser la vie et les biens du monastère. Ses salles de réception se trouvaient au sommet de l’escalier situé devant l’église. En tant que plus haute autorité de la chartreuse, tant sur le plan spirituel que temporel, il nommait les autres responsables. Le prieur était choisi soit par accord entre l'ensemble des moines du chœur lors d'une audience de délibération, soit, dans des cas exceptionnels, par le Chapitre général de l'ordre, c'est-à-dire l'assemblée suprême réunissant les principaux représentants de l'ordre, était composé notamment des définiteurs élus par les provinces, chargés d'assister les supérieurs généraux ou provinciaux, ainsi que de certains prieurs en activité. Toutefois, afin de préserver un certain équilibre institutionnel, notamment dans la représentation des différentes provinces et d'éviter les conflits d'intérêts, les prieurs des différentes provinces et établissements religieux n'y siégeaient pas systématiquement.
- L'humble cimetière des moines
L’angle sud-ouest de la cour centrale du monastère servait de cimetière aux moines. Ils étaient enterrés dans de simples linceuls sans marqueurs individuels, reflétant leur humilité.- La cellule des moines
Appelé ainsi en raison de son austérité, les cellules sont des pièces ayant pour rôle d'isoler ou d'enfermer quelqu'un ou quelque chose. La cellule est l’espace privé des moines chartreux, où ils passent la majeure partie de leur vie dans une solitude et un silence complets, à l’écart du monde extérieur. Ils ne se réunissent avec les autres moines que trois fois par jour à l’église pour certaines célébrations liturgiques. Les dimanches et jours de fête, ils partagent un repas communautaire au réfectoire, et le lundi ils font une promenade ensemble autour de la chartreuse. La vie d’un moine chartreux dans sa cellule combine pénitence, jeûne, étude, méditation et travail manuel.- Le système d'irrigation des moines
Au XVIIIe siècle, la chartreuse disposait d’un système très complexe de collecte et d’évacuation des eaux. L’eau provenait de la source de Manital, située au pied de la montagne, et était collectée dans une grande citerne. De là, elle était distribuée dans tout le monastère grâce à un réseau de canaux et de réservoirs. Chaque cellule recevait un débit d’eau soigneusement mesuré, suffisant pour l’irrigation du jardin et les besoins d’hygiène du moine. Dans cette cellule, l’eau arrive encore par un conduit (A) vers une citerne (B) située sous l’escalier du belvédère. De là, un canal (C) irrigue le jardin, tandis qu’un autre (D) conduit l’eau vers une seconde citerne (E) dans le jardin de la cellule (F), servant à la fois à l’irrigation et aux besoins du moine. L’excédent d’eau de la citerne du jardin s’écoule dans un drain qui relie toutes les cellules. Lorsque la chartreuse était en activité, ce drain collectait les eaux usées. Périodiquement, un important volume d’eau était libéré de deux grands bassins pour nettoyer en profondeur l’égout (G). L’un de ces bassins, adjacent à la cellule, était connu sous le nom de Bassin des Tortues, car on y élevait des tortues qui faisaient partie du régime alimentaire des chartreux.
L’Escalier de Dieu, un lieu qui n’a pas volé son surnom. L’allée menant au portail central, dont il ne reste que quelques ruines, est surmontée d’une niche habitée par un saint gardant l’entrée. Cette entrée est bordée de superbes cyprès bien taillés. Au loin se dessinent les reliefs de la montagne, verte et hospitalière, au pied de laquelle le monastère a été érigé. Elle semble grande, mais sans être inatteignable. Elle ne fait pas naître de sentiment de danger en mon cœur. Le lieu tout entier invite à la contemplation. Si un chemin de randonnée y mène, je n’ai pu l’emprunter par manque de temps. Je me demande si certains moines avaient construit de petites cabanes là-haut pour s’isoler davantage dans leur pénitence. En tout cas, il est possible de distinguer d’anciennes terrasses surplombant le monastère ; les cailloux empilés constituant l’appareillage les soutenant sont encore visibles au-dessus du monastère, mais restent inaccessibles depuis la visite. Je suis un peu peiné que le monastère soit si mal restauré : la plupart des bâtiments sont en ruines et ceux encore debout en mauvais état. Mais ça, c’est une autre histoire ; on ne peut rien faire sans argent contre le passage du temps.
Journal d'un montagnard #7