Il ne s’agit pas d’un lieu secret ni d’un lieu touristique… c’est un entre-deux ! Il faut dire qu’une telle formation intrigue, car contrairement à ce que son nom suggère, ce n’est pas une muraille construite par l’homme, mais une formation géologique naturelle composée de longues crêtes calcaires parallèles donnant l’impression de murs fortifiés, d’où le surnom de « Muraille de Chine d’Espagne ». Elle est semblable à un barrage, peu efficace, car elle présente en son sein deux ouvertures imposantes, suffisamment grandes pour laisser passer un bateau… Le croisement des plaques tectoniques a fait du bon travail sur cette formation !
Pour se rendre à cette muraille, il est nécessaire d’emprunter un chemin impropre à de nombreuses voitures aux châssis trop bas. Il est caillouteux, irrégulier et ne permet pas à deux vans de se croiser en même temps. Dommage, car le bord de la route surplombe un précipice dangereux d’une trentaine de mètres donnant sur le lac artificiel du réservoir de Canelles. Avant d’atteindre ce tronçon de route, vous traverserez néanmoins des vallées autrefois cultivées, mais sans habitations à proximité, sauf une, en ruine, sur deux étages. De petits champs de roseaux, des plaines gorgées d’eau… un paysage noyé semi-sauvage particulièrement intéressant.
Lors de la randonnée, vous devrez passer par le village abandonné de Finestres. C’est d’ailleurs pour cela que la muraille porte son nom. Vous verrez même une sorte d’ermitage abandonné sur la muraille et un contrefort en amont de celle-ci, signe que les anciens habitants attribuaient à la muraille un intérêt architectural, culturel et religieux indéniable.
Mais au cours du XXᵉ siècle, comme de nombreux villages de l’intérieur de l’Espagne, Finestres a connu une dépopulation progressive due à l’exode rural vers les villes. L’abandon définitif s’est produit en 1960, lors de la construction du barrage de Canelles sur la rivière Noguera Ribagorzana. Ce grand ouvrage hydraulique a inondé les terres les plus fertiles de la vallée, coupé les voies de communication et rendu la vie quotidienne impossible pour les derniers habitants. Les familles ont alors quitté les lieux, souvent pour s’installer dans d’autres villages ou dans les grandes villes. Aujourd’hui, Finestres fait partie de ce que l’on appelle l’España vacía, l'Espagne vide. Une seule maison commune, la Casa Coix, visible ci-dessus. reste occasionnellement habitée par des descendants. Le reste du village est en ruines, y compris l’église partiellement effondrée, offrant une atmosphère mélancolique où la nature reprend progressivement ses droits sur les murs de pierre.
Comment ses habitants ont-ils réagi lorsqu’ils ont vu leurs vallées chéries être inondées et transformées par l’action d’un chef-d’œuvre d’ingénierie, modifiant à jamais un paysage générationnel ? Ce sacrifice en valait-il la peine ? La destruction d’une vallée, d’un village, d’une tradition et d’une population, le tout décidé par des hauts fonctionnaires, dirigeants et techniciens en blouses blanches ou en costume, prenant des décisions au nom de l’efficacité — et toujours de l’efficacité !
Le village a-t-il eu son mot à dire ? Allez savoir. Sous l’Espagne franquiste, je doute sincèrement de la liberté d’expression et du poids de l’avis de quelques paysans face à la grande marche de l’administration. Comme le disait Portalis : « Il faut éviter que la marche de l’administration ne soit arrêtée par des actions en justice ». Le départ s’est-il fait sans tristesse, ou au contraire teinté de regret, s’évaporant au gré de l’eau remplissant leurs maisons, le regret de n’avoir rien pu faire pour empêcher l’inéluctable ? Depuis le début de mon voyage, j’explique que les temps et la société changent et qu’ils entraînent avec eux tout le reste, et que ceux qui tentent de leur faire face sont bien vains : on ne peut résister à la grande marche de l’évolution humaine. Est-ce un bon exemple ? Je me doute que cela ne s’est pas passé exactement comme cela, mais les derniers habitants sont-ils restés impuissants face à la vague submergeant leurs terres, leur dernier espoir comme leurs cultures sombrant peu à peu dans le néant glacé de l’eau ?
Des villages comme Finestras, autour du grand lac de Canelles, j’en ai croisé au moins trois. Ce n’est pas anodin : ils n’étaient pas seuls dans cette situation. Vous rendez-vous compte ? Que savons-nous de la souffrance de nos aïeux ? Bêtement, nous ne connaissons souvent qu’une souffrance apprise dans les livres d’histoire, une souffrance érigée en exemple d’autorité comme s’il n’en existait qu’une : la traite négrière, l’esclavage, l’invasion allemande, la colonisation, les génocides des différents peuples… Tant de souffrances dans ce monde.
Mais en réalité, si seulement nous savions le quart de ce qu’ont enduré nos aïeux à quelques centaines de kilomètres de nous… Bien sûr, tout cela est incomparable et je ne cherche pas à minimiser les grands drames de l’histoire de l’humanité. Mais tout de même. Ayant l’intelligence de reconnaître que la souffrance est partout, qu’elle est universelle, je dis cela car je vois régulièrement des personnes faire le concours de celui qui a le plus souffert : un concours victimaire et désuet, tant il tourne parfois à une forme de culte. Qui a le plus souffert ? Les interprétations divergent, elles sont évidemment orientées selon ceux qui les étudient.Mais au final, à quoi tout cela sert-il ? Faut-il dresser une idole de celui qui a le plus souffert ? La souffrance ne fonctionne pas ainsi. Pour moi, elle est inquantifiable : elle peut être personnelle ou impersonnelle, individuelle ou collective, directe ou indirecte. Chacun y réagit différemment. Elle peut être instrumentalisée en haine et réinjectée dans des politiques mortifères, voire dans des idéologies extrémistes de tout bord.En définitive, la souffrance est universelle à l’être humain, et chacun la vit différemment. Il ne faut pas oublier lorsqu’elle touche une personne, un groupe ou une nation, mais il ne faut pas non plus l’agiter comme un oriflamme ni en faire une relique guidant l’action, au risque qu’elle nous aveugle et que notre volonté se transforme en vengeance ou en haine.Journal d'un montagnard #20