Le monastère de Montserrat a été fondé au XIe siècle autour de la légendaire statue de la Vierge noire. Haut lieu de la spiritualité catalane, il fut gravement endommagé en 1811 lors de la bataille de Montserrat, au cours des guerres napoléoniennes, puis pillé à nouveau à la suite du désamortissement de 1835. Malgré ces épreuves, il fut progressivement reconstruit à partir du milieu du XIXe siècle. La bataille de Montserrat se déroule après la prise de Tarragone par les troupes françaises. Le maréchal Suchet cherche alors à consolider la domination française sur la Catalogne en éliminant les derniers foyers de résistance. Le massif de Montserrat constitue à cette époque une importante base de guérilla espagnole, tenue par les Miquelets, des fusiliers de montagne catalans, commandés par Joaquín Ibáñez, baron d'Eroles. Dominant les communications entre Barcelone et Lérida, cette position stratégique résiste aux Français depuis plus de trois ans. Le 25 juillet 1811, Suchet lance une opération contre l'abbaye et les positions espagnoles installées dans le massif. Une brigade française emprunte les sentiers escarpés de la montagne pour s'emparer du sanctuaire, tandis que d'autres troupes contrôlent les voies de retraite. Les Français remportent la bataille, capturent l'artillerie ennemie et détruisent la base de guérilla établie autour du monastère. Cette victoire demeure toutefois relative. Si les Français s'assurent temporairement le contrôle du site, une grande partie des combattants espagnols réussissent à s'échapper et poursuivent la lutte. Ainsi, malgré la prise de Montserrat, la résistance catalane ne disparaît pas et les combats continuent de plus belle dans toute la région.
Historiquement, le monastère de Montserrat a bénéficié très tôt de la protection des comtes de Barcelone, qui étaient les principaux souverains de la Catalogne médiévale avant de devenir rois d'Aragon. Dès le Moyen Âge, les élites barcelonaises effectuent des pèlerinages à Montserrat et contribuent à la renommée du sanctuaire. La montagne se situe d'ailleurs au cœur du territoire historique gouverné par Barcelone. On peut donc affirmer que Montserrat appartient pleinement à l'histoire de la Catalogne, dont Barcelone fut la capitale politique. L'importance de Montserrat pour les Barcelonais se manifeste également dans l'art religieux de la ville. Ainsi, dans le temple du sacré cœur de Jésus qui surplombe Barcelone, une représentation de Montserrat figure sur l'une des absides en cul-de-four situées derrière le chœur.
Sous la dictature de Franco, Montserrat acquiert une importance particulière. Alors que l'usage public du catalan est fortement restreint, l'abbaye devient l'un des lieux où la culture catalane continue à s'exprimer. De nombreux intellectuels et opposants au régime se retrouvent autour du monastère. À partir du XIXe siècle, lors de la renaissance culturelle catalane la Renaixença, Montserrat devient l'un des grands symboles de l'identité catalane. Les intellectuels, artistes et responsables politiques de Barcelone s'y rendent fréquemment. La montagne apparaît dans la littérature, la peinture, la musique et les discours patriotiques catalans. Nous savions déjà que la montagne a toujours été un puissant symbole d'identité culturelle pour les Catalans. Ce n'est pas une idée nouvelle : il suffit de penser aux célèbres Miquelets catalans, ces combattants des Pyrénées habitués aux reliefs montagneux, qui descendaient des hauteurs pour défendre la Catalogne lorsque celle-ci était menacée. Un autre élément permet de mesurer l'importance de Montserrat. Bien que le monastère soit niché à plus de 700 mètres d'altitude au cœur d'un massif, il est possible de s'y rendre par la route, par le train, par un funiculaire et même par un téléphérique. Nous attendons toujours l'accès par bateau ! Cette diversité des moyens d'accès illustre l'attractivité du site.
Le cœur spirituel de Montserrat est la Vierge noire, surnommée « La Moreneta ». Vénérée depuis des siècles, elle attire de nombreux pèlerins qui viennent lui confier leurs prières et leurs vœux. Sa couleur sombre a donné naissance à de nombreuses interprétations : certains l'expliquent par le vieillissement des matériaux ou la fumée des cierges, tandis que d'autres y voient un symbole spirituel ou même un mystère inexpliqué. Cette statue constitue aujourd'hui encore l'un des symboles religieux les plus importants de Catalogne. Selon la tradition, la statue aurait été découverte au IXe siècle dans une grotte par des bergers. Lorsque ceux-ci tentèrent de la déplacer, elle serait devenue de plus en plus lourde si bien qu'ils comprirent qu'elle devait demeurer à cet endroit. Cette légende aurait déterminé l'emplacement du futur monastère.
La Vierge de Montserrat est célébrée par un hymne officiel qui lui est dédié, véritable symbole spirituel et culturel de la Catalogne : le Virolai, chanté chaque jour par l’Escolania de Montserrat. Cette chorale de garçons, l’une des plus anciennes d’Europe, existe depuis le XIVe siècle. Composée d’une cinquantaine d’enfants âgés de 9 à 14 ans, elle reçoit sur place une formation scolaire et musicale d’excellence au sein du monastère. On y chante également une très belle pièce intitulée Moreneta en Sou "La petite brune au soleil" un chant poétique dédié à la Vierge noire, dont la couleur sombre si particulière est devenue source de vénération, l'on retrouve un chant similaire dans le répertoire des juifs séfarades.Au cœur des rochers escarpés de Montserrat vivait autrefois un ermite nommé Juan Garín. Cet homme pieux s’était retiré dans les grottes de la montagne pour mener une vie d’ascèse et de prière, loin des tentations du monde. Sa réputation de sainteté était telle que le comte de Barcelone lui confia un jour sa propre fille, possédée par un démon, afin que le saint ermite l’exorcise.
Mais le diable, voulant perdre l’ermite, fit naître en lui une terrible tentation. Garín succomba, viola la jeune fille et, dans un accès de panique et de remords, la tua puis l’enterra sur place. Horrifié par son crime, il décida de partir en pèlerinage à Rome pour implorer le pardon du pape. Après un voyage semé d’épreuves, il se présenta devant le Saint-Père qui lui imposa une pénitence extraordinaire : il devait retourner à Montserrat à quatre pattes, comme une bête, se nourrir uniquement d’herbes et de racines, et vivre ainsi jusqu’à ce qu’un enfant lui annonce que Dieu lui avait pardonné.Garín accomplit cette mortification pendant sept longues années. Un jour, le miracle se produisit : le jeune Mirón, frère de la jeune fille assassinée, lui révéla que sa faute était effacée. Garín, rempli de joie et de honte, alla trouver le comte de Barcelone, lui avoua son crime et le conduisit à l’endroit où il avait enterré sa fille. C’est alors que se produisit le plus grand miracle : la jeune fille ressuscita ! Elle raconta avoir été protégée par la Vierge Marie pendant tout ce temps et demanda que l’on construise en ce lieu un monastère dédié à la Mère de Dieu. Ainsi naquit, selon la légende, le monastère de Santa Maria de Montserrat.
Je n’ai jamais vu un massif tel que celui de Montserrat. Il présente des montagnes dentelées, lisses, arrondies et irrégulières, dont la moitié inférieure est recouverte de végétation, si bien qu’il est parfois impossible de distinguer où elles commencent. Pour nous repérer, nous ne pouvons donc compter que là où elles se terminent, leurs formes atypiques étant distinguables depuis les airs.
Avec ses 10 kilomètres de longueur pour seulement 5 kilomètres de largeur, il s’agit d’un massif miniature qui n’a rien à voir avec les Pyrénées ! Le nom Montserrat provient de la combinaison des mots catalans mont qui signifie montagne et serrat qui signifie dentélé. Ainsi, Montserrat signifie littéralement “la montagne dentelée”. Pourquoi un tel nom ? L’observateur attentif fera immédiatement le rapprochement : ces montagnes ressemblent à une série de dents irrégulières qui se succèdent. Certains pourront même, par le jeu de la paréidolie, y voir des visages ou des formes humanoïdes, façonnées par l’érosion du vent et de la pluie !
Parcourir ce massif avec mon père fut un réel plaisir. Au début, nous évoluons dans des forêts denses, au pied de ces dents de pierres qui cisaillent le ciel. La sensation de petitesse est présente, et elle ne fait que s’accentuer au fil de la montée. Puis à l'apogée du périple, l'on finit par atteindre le point culminant du massif. Et là, une évidence s’impose : le massif est en réalité beaucoup plus petit qu’il n’y paraît. Depuis les hauteurs, il est possible d'en balayer les extrémités d’un seul coup d’œil, lui qui semblait pourtant gigantesque et insondable vu d'en bas. C'est la chute d'un mythe, la chute d'un géant. Bien qu'il ne faille pas être arrogant, car s’il est petit pour un massif, nous le sommes encore davantage à côté de lui. Mais arriver à son point culminant crée tout de même une impression singulière que je n’ai jamais ressentie dans les Pyrénées, tant celles-ci demeurent immenses même une fois leurs sommets atteints. Ici, au pic de Saint-Jérôme, les Montserrat se dévoilent entièrement et paraissent domptables, ce qui ne sera jamais le cas de nos Pyrénées chéries.
Au cours de cette randonnée, nous avons croisé des bouquetins ibériques qui broutaient sur les hauteurs du massif. Splendide animal et maître honoraire des monts qu’il garde jalousement malgré que son titre ait été ravi par les montagnards eux-mêmes, qui veillent aujourd’hui à la protection de ses montagnes et de son espèce, réintroduite à Montserrat depuis les années 90. Autre élément marquant : les nombreux ermitages disséminés le long du parcours. Certains sont en ruines d'autres en parfait état, certains facilement accessibles, tandis que d'autres ne sont visibles qu’au loin, perchés et dissimulés au cœur de la végétation qui recouvre la partie inférieure du massif précédemment évoquée. J'ai compté une bonne dizaine de ces structures. Ces petits sanctuaires étaient occupés par des ermites vivant dans la solitude et la prière, parfois bien avant la fondation du monastère de Montserrat lui-même. Ce massif a-t-il donc toujours eu une forte dimension religieuse pour les Catalans, au point de pousser les croyants à gravir les monts les plus sauvages afin de s'isoler dans ces hauteurs difficiles d’accès ?
En parlant du monastère. Là où certaines constructions humaines enlaidissent la nature pour notre plus grand déplaisir, ici, c’est tout l’inverse. Pour quiconque aime la fantaisie, les châteaux médiévaux ou les jeux vidéo comme Dark Souls, Skyrim ou Elden Ring, le lieu paraît presque irréel. On pourrait croire qu’il a servi d’inspiration directe aux univers de jeu tant il semble sorti d’un décor façonné pour l’aventure. Le monastère n’est d'ailleurs pas visible depuis l’ensemble du massif. Il faut cheminer vers les montagnes situées sur ses flancs comme une véritable quête secondaire pour pouvoir le contempler pleinement. Mais une fois cela fait : Voyez l’étendue de son enceinte fortifiée, épousant parfaitement les reliefs abrupts du massif, comme s’il avait toujours été là, comme si lui et la nature ne faisaient qu’un, et qu’il était tout aussi légitime qu’elle à être préservé ! Il n’y a pas à dire, ce lieu est magnifique !
Journal d'un montagnard #10