L’ancienne ville de Belchite accueillait deux couvents : le couvent de Saint-Raphaël, à côté de l’église Saint-Martin, et le couvent des Augustins.
Selon certaines sources anciennes, la première référence certaine à l’établissement d’une communauté d’Augustins à Belchite remonte à 1594, année où l’archevêque de Saragosse accorda une licence à l’ordre pour fonder un couvent dans l’ermitage Sainte-Marie du Pueyo, à une heure de marche de la localité. Cependant, les conditions environnantes étant très difficiles, les moines s’établirent dans la zone des fermes en 1597. Ils y construisirent leur monastère aux XVIIe et XVIIIe siècles sans en être inquiété par la couronne qui se montra tolérante.
Cependant, après que les moines eurent été expulsés à la suite du désamortissement de 1835, ce temple fut la proie d’un incendie durant la révolution de 1868 et, malgré une réhabilitation partielle destinée au culte, il tomba définitivement en ruine après avoir été la cible de tirs d'artillerie et de combats d'infanterie lors de la guerre civile Espagnole en 1937.
À noter que le désamortissement est un processus économique entamé en Espagne à la fin du XVIIIe siècle sous Manuel Godoy et qui se prolongea jusqu’au XXe siècle. Il peut être comparé à la nationalisation des biens du clergé durant la Révolution française. Il consistait à mettre aux enchères publiques des terres et des biens dits de « mainmorte », c’est-à-dire des biens échappant au droit de succession et ne pouvant être transmis. Ces propriétés étaient généralement détenues par des communautés religieuses, des institutions publiques comme l'administration ou l'état ou certaines entités indépendantes comme les seigneurs locaux. Néanmoins, dans l’immense majorité des cas, il s’agissait des biens de l’Église catholique et des ordres religieux, accumulés au fil des siècles grâce aux legs et aux donations, ainsi que de certaines propriétés foncières appartenant à la noblesse.
Ce temple de style baroque présente un plan jésuitique, c’est-à-dire une croix latine inscrite dans un rectangle. Il se compose d’une nef centrale, aujourd’hui détruite, de quatre travées, d’une croisée du transept à bras peu saillants, d’un chevet droit et d’un chœur surélevé, le tout richement décoré d’éléments caractéristiques de son style. Dans chaque bas-côté s’ouvrent quatre chapelles communicantes entre les contreforts. Le clocher, imposante tour de 32 mètres de hauteur, est l’élément le mieux conservé. De plan carré à sa base, il devient octogonal à son dernier niveau.
Nota Bene : J'ai du mal à saisir en quoi cet édifice serait véritablement de style jésuite. Une influence jésuite, pourquoi pas, à la rigueur, mais l'architecture ne semble pas se distinguer suffisamment du baroque pour être qualifiée uniquement de « jésuite ». Enfin, je ne suis qu'un amateur, mais j'avoue ne pas bien comprendre cette description.
En plein cœur de la ville se trouve la Grand-Place, sur laquelle trône la Croix des soldats morts, érigée par les prisonniers républicains du camp de prisonniers construit durant l’après-guerre à Belchite. Ceux-ci commencèrent également la construction du nouveau village. La croix est installée à l’endroit même où la majeure partie des corps des soldats morts des deux camps avaient été incinérés. La Bataille de Belchite commence le 24 août 1937, date à laquelle l’armée républicaine lança une forte offensive depuis l’Est afin de conquérir la ville de Saragosse et de détourner l’attention des troupes franquistes du front Nord, où les Républicains cédaient sans cesse du terrain.
En dépit de la conquête de certaines positions, le front nationaliste résista jusqu’à l’arrivée des renforts qui bloquèrent l’avancée vers Saragosse. Parmi les places qui repoussèrent ce premier assaut se trouvait le bastion fortifié de Belchite. Or, cette manœuvre n’empêcha pas la République de perdre Santander, qui était en mauvaise posture, dès le 26. Ainsi, le 29, l’état-major républicain mettait un terme à l’attaque de la capitale aragonaise pour se concentrer sur une nouvelle cible : la prise de la ville de Belchite, entièrement assiégée depuis le 26, ce qui visait surtout à affaiblir encore plus le moral de l’armée et de la population. Le sort de la ville était joué d’avance.Les combats furent terribles, à feu et à sang, maison par maison et rue par rue. Mais la supériorité républicaine s’imposa progressivement jusqu’à en finir avec les derniers groupes de résistants le 6 août. Pendant ce temps, les pertes des deux camps ne cessaient de s’alourdir et les cadavres, qui n’étaient pas enterrés faute de moyens et de temps, se décomposaient rapidement sous le soleil brûlant du mois d’août aragonais. Pour parer au plus pressé, les défenseurs improvisèrent une fosse commune dans le puits d’un moulin à huile. Le puit, d’une profondeur de plus de quatre mètres et d’environ quatre mètres de diamètre, se trouvait près du bâtiment qui faisait fonction d’hôpital. Environ 80 corps y furent déposés jusqu’à remplir le trou. Pour éviter la propagation d’infections, ces cadavres furent recouverts de chaux vive. Avec la Croix des soldats morts, le moulin est un monument commémoratif érigé dans la vieille ville par le régime de Franco. Cet espace a été récemment reconverti à la mémoire de tous les morts durant la Bataille de Belchite.À l’extrémité de la place se dresse la Tour de l’Horloge, pour ainsi dire le seul vestige encore visible aujourd’hui de l’ancienne église Saint Jean. Il s’agit d’une fabrique mudéjare, c’est-à-dire le nom donné aux structures témoins de la rencontre des arts musulmans et chrétiens pendant la période de tolérance, qui a donnée une architecture unique. Elle suit la typologie classique des tours de ce type : forme carrée structurée entourant un pilier autour duquel la cage d’escalier qui desservait les étages supérieurs de l’édifice était construite. Elle date du XIVe ou XVe siècle, et est uniquement décorée dans la partie supérieure, avec une frise en coin et des pans formant losanges, étant donné que la partie inférieure était cachée par les maisons voisines. L’horloge qui prête aujourd’hui son nom à ce monument a été ajoutée ultérieurement, en détruisant pour ce faire une baie géminée en plein cintre. Sa première référence documentaire connue date du XVIIIe siècle, mais elle est sans doute antérieure, probablement de la fin du XVe ou du XVIe siècle, période à laquelle les villes de la catégorie de Belchite, en Aragon, arboraient les premières horloges publiques.
Nota Bene : Une baie géminée est une baie juxtaposée à une autre baie de même grandeur, séparées par une colonnette ou un petit pilier appelé meneau sur lequel reposent deux arcs en plein cintre ou brisé. Le mot italien bifora est parfois utilisé. Concrètement il s'agit de deux baies en arcs en plein ceintre partageant un pilier commun.
Arrivés à l’entrée du village en ruine de Belchite, qui comportait une belle entrée en voûte en berceau composée de briques cuites avec une niche pour y placer un saint, moi et mon père eûmes la mauvaise surprise de voir l’entrée entourée de grillages métalliques qui empêchaient tout accès. Cruel coup du sort ! Nous pensions alors qu’il s’agissait d’une mesure de sécurité communale, comme il est d’usage afin d’éviter que quiconque ne se ramasse le crâne à la petite cuillère après la chute d’une pierre au mauvais endroit et au mauvais moment dans les ruines. Néanmoins, soucieux de découvrir le lieu, nous cherchions un moyen d’en faire au moins le tour pour le contempler de l’extérieur.
Il n’y avait rien à faire : même la ferveur la plus résolue ne pouvait rien contre la dureté de l’acier. Il fallait trouver un autre chemin. Notre attention se porta sur les magnifiques ruines d’une vieille église à environ un kilomètre, probablement celle de Saint-Martin. Un petit chemin dans les hautes herbes semblait y mener. Après avoir gravi un vieux muret délabré, tout de rouge vêtu, nous atterrîmes dans des champs d’oliviers, devant l’église. Mais ici aussi, le même problème ! Des grillages partout, partout, sauf à un endroit où ils étaient remplacés par une simple barrière qui pouvait être escaladée. Néanmoins, celle-ci était elle-même située derrière un ancien canal creusé de plusieurs mètres de profondeur avec de l'eau au fond. Après l’avoir passé, nous nous félicitâmes d’être si malins ! Et la visite de l’endroit reprit. L’église, le village, la croix, le moulin, le couvent… Je me fis la réflexion de la couleur rouge orangée omniprésente. Après recherche, il apparaît que la raison est liée aux matériaux locaux utilisés : des briques et de la terre cuite fabriquées à partir d’argiles locales riches en oxydes de fer. Les maisons de Belchite ont également cette couleur, bien que leur enduit blanc ou beige délavé tente de la dissimuler, mais désormais en ruine, cette origine ressort de plus belle, et il en va de même pour de nombreuses structures de la région.
Le point le plus important de l’anecdote réside à ce moment précis : nous n’avions croisé personne sur le chemin, excepté à un moment un groupe de randonneurs d’une vingtaine de personnes, qui avaient plus l’air de visiteurs que de randonneurs, avec une personne qui parlait espagnol suffisamment fort pour que tout le monde l’entende. Elle nous regarda avec insistance tandis que nous continuions notre chemin. Puis, devant le couvent Saint-Augustin, un autre homme, avec deux chiens en laisse, nous regarda sans un mot avant d’ouvrir un portail avec une clé et de le refermer derrière lui. Nous comprenions automatiquement ce qu’il se passait. Nous n’avions pas franchi des grilles qui avaient pour mission de protéger les randonneurs contre une éventuelle chute de pierre, mais des grilles qui avaient pour mission d’empêcher quiconque d’entrer dans une propriété privée pouvant être visitée moyennant finance. Il s’agissait donc d’une intrusion, et nous n’avions aucune envie d’avoir des problèmes.
Ni une, ni deux, après avoir visité tous les endroits à visiter, excepté une superbe église au loin qui semblait malheureusement monopolisée par le groupe de visiteurs et un autre guide, nous décidâmes de rentrer chez nous. Le véhicule étant stationné de manière sauvage à l’entrée d’un village dans les hautes herbes, il n’aurait suffi que d’une seule seconde pour faire le rapprochement entre nous et l’intrusion. Nous sommes partis par l’entrée initiale couverte de grillage métallique. Nous l’avons escaladée sans nous faire prier, avons repris le véhicule et sommes partis vers d’autres aventures !
Journal d'un montagnard #5
J’adore le paysage des vallées érodées autour de Belchite : une sorte de paysage de badlands semi-arides, avec des collines arrondies très érodées, constituées d’argile très tendre et de roches telles que la marne, la craie ou le gypse, qui sont plus dures que l’argile mais moins dures que le calcaire, avec de petits sédiments rocheux clairement visibles qui les parsèment. En leur cœur, à leur pied, dans le creux de ces collines arides, on trouve une végétation clairsemée de graminées et de hautes herbes sauvages toute verte ! Quel beau paysage sauvage et intact de l'Homme !
Journal d'un montagnard #6