Fondée vers 14 av. J.-C. par l’empereur romain Auguste, Saragosse est l’une des plus anciennes villes d’Espagne avec plus de 2 000 ans d’histoire. Après les Romains, la ville passe successivement aux Wisigoths puis aux Musulmans en 714, qui la nomment Saraqusta et en font la capitale d’un puissant royaume taïfa. En 1118, Alphonse Ier le Batailleur la reconquiert et en fait la capitale du royaume d’Aragon, rôle qu’elle conservera pendant plusieurs siècles.
Anecdote napoléonienne, car l'épopée napoléonienne nous ravit tous : en 1808 et 1809, Saragosse s’est illustrée par l’un des épisodes les plus héroïques et tragiques de la guerre d’Indépendance espagnole : les deux sièges napoléoniens. Lors du premier siège, les habitants, menés par le général Palafox et soutenus par une ferveur populaire et religieuse intense autour de la Vierge du Pilar, repoussèrent les troupes françaises à même la ville par la force de petites escarmouches et d’un harcèlement soutenu venant de toute part. Le combat fit environ 3 500 tués, blessés ou capturés du côté français contre environ 5 000 tués ou blessés du côté espagnol. Un bilan respectable pour des civils inexpérimentés face à des grognards souvent vétérans depuis la campagne d’Italie. C’est durant ces combats qu’une jeune femme du nom d’Agustina de Aragón s’illustra en prenant la place d’un canonnier mort, saisissant son canon pour continuer à tirer sur l’ennemi en criant : « ¡Vivan los héroes! » Légende, réalité édulcorée ou simples faits, allez savoir ! Après une résistance farouche, les Français furent contraints de lever le siège deux mois plus tard, offrant à l’Espagne sa première grande victoire populaire contre Napoléon.
Malheureusement, le second siège, lancé en décembre 1808 par le maréchal Lannes avec une armée bien plus nombreuse, de plus de 50 000 hommes, fut dévastateur. Pendant deux mois, la ville subit des bombardements intensifs et des combats mortels dans des conditions épouvantables, marquées par la famine et les épidémies. Saragosse finit par capituler le 21 février 1809 après avoir perdu plus de la moitié de sa population dans les ruines de ce qui était autrefois l’illustre ville. Plus de 54 000 Espagnol moururent dont plus de 30 000 civils. Palafox, malade, fut fait prisonnier.
Ces deux sièges de Saragosse sont de bons exemples de dévotion patriotique au point de galvaniser de simples civils prêts à s’opposer à des soldats de métier. Mais en réalité, la défense de la ville fut quasi obligatoire pour les hommes valides, comme la coutume le voulait. Ainsi, ferveur patriotique désintéressée ou obligation légale contraignante, je pense que la réalité oscille entre ces deux interprétations. Je soupçonne aussi que si la première victoire éclatante, témoignant d’un talent indéniable de stratégie, doit être attribuée au peuple et à ceux qui l’ont dirigé, la seconde défaite, qui fit plus de 54 000 morts — une véritable hécatombe pour l’époque — demeure un échec sur le plan stratégique et constitue probablement la preuve d’un gouvernement ayant privilégié l’honneur et les prouesses militaires, en tentant de reproduire les conditions de la première victoire au détriment de la sécurité de son peuple tout entier. Mais qu’aurions-nous fait à leur place ? La situation était critique, et nous n’aurions sans doute pas agi mieux. Le sacrifice des Espagnols a affaibli les Français, les a ralentis. N’oublions pas que la campagne espagnole est connue pour avoir fait énormément de morts civils ; c’est même le surnombre et l’ardeur des civils espagnols qui ont permis à l’armée française d’être repoussée… Car objectivement, il n’était pas un bon stratège du tout si l’on regarde l’ensemble du conflit. J’aime bien l’épopée napoléonienne.
Journal d'un montagnard #3
La basilique du Pilar est l’un des plus grands sanctuaires mariaux au monde et le site le plus fréquenté de l’Aragon. Selon la tradition ancienne, elle aurait été édifiée à l’endroit même où la Vierge serait apparue à l’apôtre Saint Jacques, alors qu’il prêchait sur les rives de l’Èbre. Selon cette même tradition, l’apôtre Jacques serait venu évangéliser la péninsule Ibérique autour de l’an 40. Découragé par la difficulté de sa mission, il aurait reçu l’apparition de la Vierge Marie, debout sur une colonne de marbre, venue l’encourager et lui promettre que la foi ne ferait jamais défaut en Espagne. À la suite de cet épisode, Jacques aurait fait construire une chapelle pour abriter l’image de la Vierge à l’emplacement même de l’apparition, donnant naissance à ce qui est considéré comme le premier sanctuaire marial de la chrétienté, le pilier, devenu relique, est aujourd'hui exposé à qui veut le voir dans une chapelle intérieure de la basilique construit postérieurement.
Autour de ce noyau modeste à l’origine s'est vu succédé de nombreux lieux de cultes. Ce pilier est ainsi devenu, au fil des siècles, un symbole majeur de la christianisation de l’Espagne. Sa fête, célébrée le 12 octobre, correspond également à la Journée de l’Hispanité. L’hispanité désigne l’ensemble des territoires où l’espagnol est parlé, soit, plus d'une vingtaine. La basilique actuelle est le résultat d’une succession de reconstructions ayant remplacé un ancien temple gothique construit en 1515, lui-même édifié sur les vestiges d’un édifice roman détruit par un incendie en 1443. Des édifices successifs, romans puis gothico-mudéjars, subsistent encore aujourd’hui plusieurs éléments remarquables, comme le retable de Damián Forment ou les stalles du chœur.
La construction du bâtiment actuel débuta à la fin du XVIIe siècle avec l’élévation de grandes coupoles et de tours monumentales. Les nefs furent achevées en 1718, permettant l’installation du retable principal et du chœur provenant des édifices antérieurs. Par la suite, l’architecte Ventura Rodríguez fut chargé de concevoir la Sainte Chapelle de la Vierge, véritable centre spirituel du sanctuaire, pensée de manière à ne jamais déplacer la Sainte Colonne.
L’édifice mesure environ 130 mètres de long pour 67 mètres de large. Il est couronné de onze coupoles, dix lanternes et quatre tours. L’intérieur s’organise en trois nefs, la centrale étant plus large, divisées en sept travées reposant sur de puissants piliers décorés de pilastres classiques. Au-dessus s’élèvent des entablements richement ornés qui soutiennent les coupoles sur pendentifs, visibles également depuis l’extérieur, ainsi que des voûtes. Les murs accueillent des chapelles latérales couvertes de dômes ou de voûtes avec lanternes.
Dans la basilique reposent de nombreux archevêques de Saragosse de l’époque moderne, ainsi que saint Braule et le duc de Saragosse, le général Palafox, qui a défendu sa ville contre l'invasion Napoléonienne évoquée précédemment.
Lors du soulèvement militaire du 3 août 1936, au début de la guerre civile espagnole, quatre bombes touchèrent la basilique sans provoquer de dommages majeurs. Deux des projectiles sont aujourd’hui conservés et exposés dans un pilier proche de la Sainte Chapelle. Cet événement fut interprété par une partie de la population de Saragosse et par les nationalistes comme un miracle de la Vierge.
La présence de nombreux drapeaux espagnols et latino-américains s’explique par la dévotion à la Vierge du Pilar, patronne de l’Hispanité. La basilique accueille ainsi des symboles de nombreux pays ainsi que des stèles et documents attestant de liens historiques et religieux avec divers pays et institutions chrétiennes comme la France.
Enfin, la basilique a traversé de nombreuses épreuves : hérésies, invasions et occupations. Elle fut reconstruite en 1118 sous le règne d’Alphonse Ier d’Aragon, dit le Batailleur, après la reconquête de la ville. Les travaux d’embellissement se poursuivirent jusqu’au XVIe siècle. La colonne, protégée et partiellement recouverte de métal précieux, fut conservée et rendue accessible aux pèlerins grâce à un oculus permettant de la toucher. Elle symbolise l’union entre le ciel et la terre, ainsi que le rôle médiateur de Marie, et incarne la continuité indéfectible de la foi chrétienne en Espagne.
La basilique de Saragosse est peut-être la première basilique aussi grande que je vois de ma vie. J’aime tout particulièrement sa chapelle intérieure, qui est tout simplement splendide et ornée de toute part de rinceaux et d'ornements dorées aux motifs rappelant la grandeur de la Vierge. Après la messe, un homme d’Église est venu s’y recueillir. Il est possible, ici et là, de trouver sur certaines portes des tableaux, ne relatant pas d’événements religieux abstraits mais d'événements importants réels de la ville de Saragosse. Preuve que l’Homme et Dieu sont intimement liés l’un à l’autre.
Sans Dieu, les Hommes n’existeraient pas, mais sans les Hommes, l’influence de Dieu existerait-elle encore sur la Terre ? En réalité, la réponse est oui, car Apocalypse 5:13 nous rappelle bien que même à la fin des temps, tout ce qui est sur Terre loue Dieu. Mais ma question était plutôt anthropocentrée, autour de l’Homme, pas d’une bête ou d’un brin d’herbe. Dieu nous a faits pour le louer, et c’est par cette louange qu’il conserve une assise matérielle sur Terre auprès des futures générations. Si les louanges s’arrêtaient, les nouvelles générations finiraient par l'oublier ; son existence matérielle tomberait dans l’oubli.
N’y voyez pas un blasphème, plutôt une simple analyse qui rappelle que Dieu comme l’Homme sont intimement liés. En revanche, je ne dis pas que Dieu ne peut exister sans l’Homme : Dieu est omniprésent et omnipotent. Néanmoins, sans loueur et sans intervention de sa part, sa dimension matérielle sur le monde des Hommes cesserait d’être.
Au-delà de ça, tout est splendide dans cette basilique, surtout le retable ! Il est immense et majestueux, représentant la Vierge entourée de saints qui lui rendent hommage. L’allée centrale est immense, elle mène au retable et est séparée des allées de bancs par de belles balustrades en bois. Il est possible de voir sur le côté une chaire de toute beauté, intégralement gravée de motifs complexes. Rien à voir avec la majorité des églises classiques où les symboles sont des motifs floraux, liturgiques ou humains simples.
Journal d'un montagnard #4